Extraits de Mélanine Comment vivre une pandémie au bistrot ?

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Il y a 12 ans, Daniel Carton publiait Mélanine un roman de science-fiction dans lequel une maladie inconnue d’origine chinoise frappait le monde. «Véritable fable sur la fragilité de nos existences dans un monde en plein désarroi, Mélanine est peut-être le roman d’un avenir pas si lointain…» disait le texte de présentation en 4ème de couverture. 

Extraits : « Tant qu’on se remplit la panse on ne pense pas ! »

“Comme chaque samedi midi, Louise et lui n’avaient que la petite rue du Bac à traverser pour retrouver, au 104, juste en face de son immeuble leur table habituelle « Aux Faucheurs ». 

Perpétuer ses habitudes, c’était aussi une façon de préserver tant soit peu ses repères.  Et les « Faucheurs » étaient d’abord un repère de bonne vie, un bistrot d’amis de la bonne chère pour pas cher, ce qui passait presque pour une incongruité dans ce quartier huppé. 

A telle enseigne qu’en début d’année encore, son patron, Gaston, un Gascon bourru mais brave garçon, s’était résigné à l’idée de mettre la clé sous la porte pour faire place à une énième boutique de godasses de luxe. 

« Que voulez-vous se lamentait-il, je suis victime du cholestérol. Les gens tiennent à mourir en bonne santé ! Ils ne veulent plus que des asperges, des haricots verts, du fenouil et des crevettes, le tout arrosé de flotte du robinet ! Au train où on va, il va falloir bientôt  enfiler des blouses blanches pour les servir. Suis pas infirmier, suis aubergiste ! ». 

On n’a jamais su si Gaston faisait du cinéma ou si le bottier censé le remplacer avait abandonné la partie. Toujours est-il que son bistrot avait résisté et que, par un singulier retour de la flamme de ses fourneaux, les «Faucheurs», connaissaient une vogue miraculeuse. On y faisait queue pour s’asseoir à une des dix tables du carré. Leur réputation avait même franchi la Seine. Les prix, le décor, le prénom même du patron, son éternel nœud papillon au-dessus du large tablier noir de marchand de vin, tout ramenait à une autre époque que chacun, à l’aune des événements, appelait désormais sans hésiter le bon vieux temps. 

Gaston avait dû réembaucher. « Quelle histoire, quelle histoire ! » ne cessait-il de répéter. On se pressait chez lui pour faire ripaille, entendre déboucher les  bouteilles, faire la nique au cholestérol. Gaston tenait sa revanche sur les verdures aux senteurs balsamiques et les eaux naturelles.

Comme dans la plupart des restaurants parisiens, le service avait été ramené à un seul par jour. Le midi ou le soir, au choix. Au 104, c’était le midi. Et quel service ! Ce jour-là, c’était donc un cassoulet directement monté du pays de Gaston. La veille, bœuf bourguignon. L’avant-veille, tripes à la mode de Caen. Le lendemain dimanche, blanquette de veau. Le lundi, langue Lucullus. Le patron tenait à faire savoir que tant qu’il pourrait, il ne mollirait pas sur le front de la marmite tricolore. Il avait ressorti de vieilles cassettes de chansons à boire que la clientèle reprenait en chœur. Et remonté de sa cave ses grands cendriers d’autrefois, puisque la plupart des gens s’étaient remis à fumer. 

A l’entrée, une grande ardoise sur laquelle Gaston avait affiché son mot d’ordre : « La maison n’accepte que les bons vivants.» 

Là, Julius et Louise tentaient d’arrêter le temps. Entre deux bouffées de cigarette, Louise avait même osé le calembour : « Tant qu’on se remplit la panse, on ne pense pas ! » Mais même la philosophie de comptoir de Gaston et son cassoulet maison ne pouvaient faire oublier tout ce qui se passait. On pouvait faire semblant, mais la réalité, oppressante, engluait toutes les conversations. Cette pandémie qui, semaine après semaine, continuait de se répondre inexorablement, modifiant toutes les habitudes de vie, bousculant les rouages d’une société, sapant le quotidien de chacun, ramenant brutalement à l’essentiel.

….

La veille, l’Institut national de veille avait publié ses dernières estimations pour la France : entre 9 et 21 millions de malades, entre le 450 000 et 1,1 million d’hospitalisations, de 100 000 à 350 000 décès. « Des prévisions, indiquait son communiqué, basées sur un virus mutant et un taux de mortalité restant dans la moyenne, soit une létalité de 1,1 à 1,6 %.  »

Les interdictions pleuvaient comme à Gravelotte. C’était à Paris que la situation devenait la plus pittoresque. Défense d’utiliser les ascenseurs. Suppression du service des autobus. Maintien d’un service minimum du métro pour les seuls fonctionnaires habilités et les détenteurs de cartes de vaccination. Autorisation des deux-roues, mais seulement ceux à moteur, l’effort de pédaler étant radicalement déconseillé.

L’obligation qui faisait le plus jaser et même se tordre le Parisien était celle de privilégier l’usage de la voiture pour ses déplacements dans la capitale. En milieu de semaine était entrée en application un mode de circulation alternée entre immatriculations paires et impaires. 

… 

Il était bien stipulé que le co-voiturage était formellement interdit et exposait à la plus sévère répression…”

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