“Sentimental journey” en Vendômois

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Pourquoi le vin n’est-il pas un produit alimentaire comme un autre ? Même si nous tournons sept fois notre lampée de rouge (ou de blanc) entre gencives et palais, nous sommes dans l’incapacité de donner la réponse. Bonne, approximative, scientifique ? S’impose donc la nécessité d’avoir recours à des fleurs de rhétorique. Elles n’expliquent rien et se contentent de nous envoyer au triple galop sensitif sur les chemins de l’analogie. Chemins peuplés de démons aux formes de montages sémantiques bouquetés d’images en charge de communication. Un peu à la façon des clignotements d’un sémaphore.

Ah! Qu’il est bon ce vin ! Et pourquoi ? – Parce que !- Parce que quoi?- Parce que…” Et là, pour ne pas tomber en carafe, nous puisons dans des représentations de l’imaginaire qui flirtent avec la réalité et la subliment de plusieurs façons. Par exemple, c’est Colette qui, justifiant, pour elle et pour nous, son amour du vin, suggère que «seul, dans le monde végétal, le vin permet à l’homme de comprendre la véritable saveur de la terre». Ou, plus près de nous, le San Antonio de Frédéric Dard, tout heureux de nous faire partager les délices d’un vin “frais breuvage” que l’on sent, selon lui, «friser sur la langue comme une touffe de petits poils du cul». Et si l’envie nous prend de remonter le temps littéraire, nous rencontrerons toute une foule de créateurs qui ont célébré, chacun à sa manière, le miracle -osons le terme !- engendré par la Vitis Vinifera. Des Michel Onfray, Michel Serres, Raymond Devos, Baudelaire, Marcel Aymé, Frédéric Mistral, Béranger, Marivaux, Molière….et, éloignés dans le temps, Arnaud de Villeneuve, Horace, Hésiode… Quel appel ! Mille pardons car j’en oublie dans ce désordre, comme ces nobles voisins du Val de Loire que nous avons côtoyés durant nos années-potaches: Rabelais et Ronsard.

Nobles compagnies

C’est encore en compagnie du “Prince des Poètes”, le camarade Ronsard, que nous proposons un petit tour en Vendômois. Un sacré picoleur  qui ne manquait aucune occasion de lever le coude, histoire d’assurer ses conquêtes : Hélène, Marie et la jeune Cassandre Salviati qui, écrivait-il, l’a “fait vieillir ». Voilà ce qu’il en coûte d’imaginer qu’il suffit d’être Poète des Princes pour « jouer à la bête à deux dos » avec des jeunettes… Mais revenons au vin, c’est plus sérieux ! Cet espace viticole, le Vendômois, fut également très apprécié d’un grand médecin. Des coeurs, du palais et des âmes , Rabelais. Lequel mentionne les vins du Loir dans son Pantagruel. On ne saurait passer sous silence le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, Henri IV, qui en fit commande. Commande dont le manuscrit est conservé dans son château de Saint-Germain-en-Laye. Le Vendômois, produisait déjà au XI° siècle de jolis vins. Une charte de donation de l’époque en fait foi, preuve officielle qu’il tentait les papilles les plus huppées. Sa production fut pourtant contestée, plus tard, au XVIII°. Deux arrêtés (1781 et 1794) accusèrent les vignerons d’être responsables de la disette par manque de céréales. Au XIXème le vignoble reprit du poil de la grappe. Un texte de Jules Guyot* témoigne de la variété des cépages cultivés en Vendômois: pineau blanc de la Loire (chenin), sémillon blanc, surin(sauvignon), auvernat noir (pinot noir), meunier, cot, blancheton (folle blanche) et enfin le balzac (pineau d’Aunis), cépage remarqué bien avant Guyot par Rabelais et Ronsard et dont il est question dans un poème, le “Bel aubépin” qui, « verdissant, fleurissant » sert de tuteur à une « lambrunche sauvage », le pineau d’Aunis.

Pineau d’Aunis, quand tu nous tiens…

Contrairement à ce que laisse entendre son patronyme, il n’est pas originaire de la province charentaise. C’est un cépage autochtone du Val de Loire qui, tout simplement, fait référence au prieuré d’Aunis près de Saumur, où Henri III d’Angleterre le fit cultiver au XIII° siècle, pour sa cave personnelle. Déjà, à cette époque, il avait la réputation de donner des vins clairs et alcoolisés, mais son rendement, trop faible, a entraîné son remplacement dans les vignobles d’Anjou et de Saumur. Il a bien failli disparaître du Vendômois où pendant un temps (milieu du XX° siècle) il servait à élaborer …un vin blanc. Il faudra l’esprit d’entreprise de plusieurs vignerons pour en valoriser les qualités au cours d’une période s’étendant de 1950 à 1968. Ses qualités, exprimées en tant que vin rouge et rosé se traduisirent en 1968 par le classement du vignoble en V.D.Q.S. (Vin Délimité de Qualité Supérieure). 

L’appellation Coteaux -du- Vendômois fut classée en A.O.C. 33 ans plus tard.(décret du 24 octobre 2001). Juste récompense pour des vignerons qui ont vu, ces dernières années leurs ventes décoller grâce, en partie, à l’arrivée du T.G.V. à proximité de la cité natale de Rochambeau.

Sur le cours du Loir les coteaux sont truffés d’habitations troglodytiques et de caves taillées dans le tuffeau. L’encépagement fait la part belle au pineau d’Aunis (sa proportion dans les assemblages doit être égale ou supérieure à 50%). la proportion de gamay doit être inférieure à 20%. Pinot noir et cabernet franc doivent être compris entre 10 et 40%. Les “vins gris” sont obligatoirement élaborés avec 100% de pineau d’Aunis.

Les densités de plantation ont été fixées à 4500 pieds/ha au minimum et les rendements maximum à 55 hl/ha pour les rouges et blancs et 60hl/ha pour les vins gris. Le climat est océanique et les sols d’argiles à silex reposent sur un soubassement calcaire. Quant aux producteurs ils étaient, d’après les derniers chifffres obtenus, au nombre de 11 auxquels s’ajoute une cave coopérative dont les aficionados d’authenticités sauront apprécier “l’esprit vigneron”.

En résumé : une niche viticole où l’on se plaît toujours à retourner, chaque fois “plein de pensées vagabondes” à l’instar de Ronsard, également auteur de quelques odes un tantinet paillardes.

Trinquons avec… quelques bonnes cuvées de Coteaux-du-Vendômois. Sélection.

*Jules Guyot (1807-1872). Médecin, agronome et économiste. Auteur d’une oeuvre d’ampleur nationale. Reçoit en 1861 de Napoléon III une mission d’inspection des vignobles de France pour y mesurer les effets bénéfiques des traités de libre-échange. Au bout de 6 ans de travaux, il rédige et publie (1868) les 3 volumes de ses Etudes sur les vignobles de France pour servir à l’enseignement mutuel de la viticulture et de la vinification françaises. Somme de connaissances qui permet de dresser un état très précis du vignoble français à son apogée, juste avant le désastre du phylloxéra. Jules Guyot est aussi connu pour avoir recommandé le mode de taille aujourd’hui le plus répandu. L’Institut universitaire de la vigne et du vin, ouvert en 1994 à l’université de Dijon, porte son nom.
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