Champagne : Une année terrible

0

En Champage aussi le Covid-19 a fait de 2020 une annus vraiment horribilis. Cela a commencé par l’export avec une chute des ventes de 20% en valeur. Puis la fermeture des restaurants a transformé la douche froide en hibernation longue durée… 


Sentant le vent tourner, la filière dominée par les négociants a décidé d’abaisser le rendement des vendanges – à 8000 kilos de raisins/hectare contre 10200 kg en 2019- façon d’éviter une grande braderie. Cela n’empêchera pas une chute des ventes de près de 100 millions de bouteilles invendues. Un tiers de moins qu’en 2019 …


Le fléau mettra-t-il à terre un dispositif jusque là porté par le succès des grandes marques. 80% des grains de raisins récoltés vont au Négoce et à ses grandes maisons. C’est 20% de plus en dix ans. «Beaucoup ont préféré par facilité vendre leurs kilos de raisins à bons prix plutôt que de réaliser leurs cuvées et les commercialiser … Quand les ventes chutent fortement comme cette année, ça fait très mal.» explique Romain Colin de la Maison éponyme.

Ainsi le quart des exploitations serait en position plus que délicate. Et la «brouille » entre le Syndicat des Vignerons de Champagne (SGV) qui réunit 99% des vignerons champenois (20 000 adhérents) et les Vignerons Indépendants de Champagne (400) qui ont refusé la réduction des rendements estimant qu’elle ne concernait que les «vendeurs de raisins» vient aussi de ce clivage. 


Maussade est donc l’ambiance sur le vignoble. «Le négoce impose ses règles» déplore Charlotte de Sousa, dont la famille produit à Avize sur un vignoble de 9,5ha.  Et le système amplifie chaque année cette logique.

«Plus le négoce grossit, plus ils ont les moyens d’acheter les parcelles de vignes à vendre. A contrario, les maisons comme les nôtres ne peuvent se développer et vont devenir de moins en moins nombreuses. Quand il sera trop tard, il ne faudra pas venir dire qu’il fallait sauver les maisons indépendantes» . 

Charlotte De Sousa


Car il en va  des vignerons champenois comme des bistrots parisiens menacés de disparition. Les indépendants – ceux qu’on appelle les récoltants-manipulants – semblent avoir du mal à résister au rouleau compresseur des grandes marques. Avec le risque à terme d’un manque de diversité, par l’éclipse de ces petits champagnes familiaux, remplacés par des marques travaillées par un marketing du luxe déconnecté des joies simples de l’existence…

Le champagne pourra-t-il longtemps tourner le dos au bio ? 


Au marasme économique s’ajoute aussi la critique d’un manque d’anticipation -voire de vision- en faveur du bio. Le vignoble champenois est le moins bio de France avec 1146 ha (certifiés ou en conversion). Soit 3,4% de la superficie d’un vignoble de 33 000 ha. Trois fois moins que la situation nationale. Certes, par rapport aux années où le phyto était roi, la Champagne a fait des efforts : Label Viticulture Durable Champagne et ses objectifs zéro herbicide en 2025 et 100% des exploitations certifiées HVE en 2030. Mais le consommateur, saturé de labels, n’en repère souvent qu’un. Celui du bio. Et sur ce point, on l’a vu, ça coince … Les cartes publiées régulièrement sur l’usage des pesticides dans la France agricole ne rassurent pas. 


Pourtant, qu’on le veuille ou non, c’est le seul label visible pour les consommateurs. Depuis le Covid, si l’on en croit les  dernières tendances d’études de consommation, le bio a encore plus le vent en poupe. Alors ? «C’est sûr, les gens vont être obligés d’y passer tôt ou tard»… confie Pascal Lejeune vigneron en conversion bio qui a franchi le pas. Pourtant, à part Drappier et Roederer, les grandes maisons ne semblent pas pressées. A commencer par le groupe LVMH (5 milliards d’euros de CA) le géant du secteur avec ses 65 millions de cols vendus. Si son Pdg, Bernard Arnault a fait passer en bio son sauternes d’Yquem, pour ses six champagnes (Moët & Chandon, Veuve Clicquot, Krug, Ruinart, Mercier et Dom Pérignon) c’est moderato cantabile…  Au fait, quelle est la signification du mot authenticité du terroir -pierre angulaire du discours du luxe-quand on s’autorise les pesticides ?

Avec Pierre Carbonnier.

Lire aussi :

Interview de Michel Drappier : “L’histoire de la Champagne est jalonnée de souffrances.”

Et la sélection de quelques bonnes bouteilles

Share.

Comments are closed.