Un bistrot dans le Testament français d’Andreï Makine, nouvel académicien

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L’écrivain d’origine russe Andreï Makine a été élu à l’Académie française le 3 mars 2016. Ce Sibérien, natif de Krasnoïarsk s’était fait connaître du grand public avec son Testament français pour lequel il avait reçu, en 1995, à la fois le prix Goncourt et le prix Femina. Dans un passage de ce roman, largement inspiré de sa grand-mère française, il offre au bistrot  une âme et brosse en quelques lignes un panégyrique du génie du patrimoine gastronomique français.

Andreï Makine et Le testament français – prix  Goncourt 1995 –

Le narrateur repense à sa grand-mère française enfermée dans la Russie d’après la Révolution de 1917. Cette Française piégée dans l’immensité russe lui raconte le Paris de son enfance, celui de la Belle Epoque, une lumière de civilisation parisienne au milieu de la Sibérie des commissaires soviétiques qui n’est pas loin de faire penser à “Balzac et la petite tailleuse chinoise“ de son homologue chinois, Dai Sijie.

« Et puis, à quelques rues des explosions, toujours dans ce présent qui ne passait pas, nous tombâmes sur ce petit bistro calme dont Charlotte, dans ses souvenirs, nous lisait en souriant l’enseigne : Au Ratafia de Neuilly. «Ce ratafia, précisait-elle, le patron le servait dans des coquilles d’argent… » Les gens de notre Atlantide pouvaient donc éprouver un attachement sentimental envers un café, aimer son enseigne, y distinguer une atmosphère bien à lui. Et garder pour toute leur vie le souvenir que c’est là, à l’angle d’une rue, qu’on buvait du ratafia dans des coquilles d’argent, pas dans des verres à facettes, ni dans des coupes, mais dans ces fines coquilles. C’était notre nouvelle découverte: cette science occulte qui alliait le lieu de restauration, le rituel du repas et sa tonalité psychologique.

«Leurs bistros favoris, ont-ils pour eux une âme, nous demandions-nous, ou, du moins, une physionomie personnelle?» Il y avait un seul café à Saranza. Malgré son joli nom, Flocon de neige, il n’éveillait en nous aucune émotion particulière, pas plus que le magasin de meubles à côté de lui, ni la caisse d’épargne, en face. Il fermait à huit heures du soir, et c’est encore son intérieur obscur, avec l’oeil bleu d’une veilleuse, qui provoquait notre curiosité. Quant aux cinq ou six restaurants dans la ville sur la Volga où habitait notre famille, ils se ressemblaient tous: à sept heures précises, l’huissier ouvrait les portes devant une foule impatiente, la musique de tonnerre mêlée de graillon déferlait dans la rue, et à onze heures la même foule, ramollie et vaseuse, se déversait sur le perron, près duquel un gyrophare de police apportait une note de fantaisie à ce rythme immuable…

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