Les bistrots de Jules Romains

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romainLES HOMMES DE BONNE VOLONTÉ, JULES ROMAINS

Eros de Paris, soucis d’Edmond Maillecotin
Flammarion 1958

“Quelques minutes après le départ de Wazemmes, et tandis que les camion-neurs reviennent sur un détail de leur histoire, les deux consommateurs à cache-col se lèvent, quittent le débit, et se séparent, sur une molle poignée de main.
Edmond Maillecottin, qui faisait les cent pas sur le bord du terre-plein central, suit de l’œil celui qui s’en va vers la gauche: un brun mat à petites moustaches, de stature moyenne.
Edmond manifeste une grande nervosité. Il s’avance sur la chaussée, en biais, comme pour rattraper l’homme qui s’éloigne sans prendre garde à lui. Puis, il s’arrête, se ravise ; et toujours aussi nerveux se dirige vers le caboulot.
Deux nouveaux clients sont venus, et proposent au patron une partie de zanzibar. Edmond reste un peu en arrière.  » Occupez-vous de ces messieurs. Je ne suis pas pressé « , dit-il. Ces messieurs expédient deux tournées promptement. Chaque fois le patron, après avoir trinqué, soulève son verre comme si, mourant de soif, il allait le boire d’un trait. Mais il réussit à n’en avaler qu’une gorgée de moineau, et pendant que les autres pérorent, il le glisse sous un petit abri, ménagé à cet effet dans l’épaisseur du comptoir.

Le patron, qui est Chaudesaigues, déteste ce que les Parisiens appellent la boisson. Il considère les buveurs, ses clients, de l’œil dont un colon du bled considère les indigènes : comme une espèce d’hommes en tous points méprisables, dont les coutumes sont répugnantes, l’idéal de vie, absurde, mais dont il faut subir le contact par devoir d’état, puisqu’on est venu exprès au milieu d’eux pour faire fortune. Dans vingt ans, dans quinze peut-être, on quittera cette racaille, pour aller retrouver sur le foiral de Chaudesaigues des hommes dignes de ce nom, qui auront su eux aussi mettre de l’argent de côté, au lieu de le répandre sur le zinc des bistrots, et avec qui l’on boira, le dimanche, sans se presser, dans le cabaret qui fait le coin de la place, une bouteille de petit vin d’Auvergne.
Les camionneurs s’en vont. Puis les joueurs de Zanzibar. Edmond se rapproche. Le patron lui tend la main :
-Ca va, monsieur heuhuheum ?
C’est de ce grognement modulé qu’il a coutume de faire suivre  » monsieur  » – en y ajoutant au besoin un raclement de gorge – lorsqu’il s’adresse à un habitant du quartier qu’il ne connaît que de visage. Edmond lui achète de temps un paquet de cigarettes; mais ne « consomme  » presque jamais.
L’homme de Chaudesaigues ne l’en estime pas moins, bien au contraire.
Il faut qu’il y ait des  » consommateurs « , pour que les Auvergnats de Paris puissent assurer leurs vieux jours. Mais de temps en temps on est heureux de serrer la main à quelqu’un qui n est pas un  » consommateur », qui est une créature raisonnable.
Edmond profite d’un instant où la boutique est vide pour demander à mi-voix :
– Vous avez remarqué les deux types qui étaient là tout à l’heure ? Il montre le guéridon près de la porte.
– Oui.
– Vous les connaissez ?
– Pas plus que ça. Je les vois assez souvent, soit chez moi, soit là devant sur la place.
– Ils sont du quartier ?
– Je ne pense pas. Ils serrent la main, quelquefois, à deux ou trois voyous de par ici. Mais j’ai plutôt idée qu’ils viennent d’en bas.
– Du côté du boulevard de Belleville ?
– Oui; de ce côté-là. A mon idée, c’est de la fripouille pure et simple.
L’Auvergnat a dit cela en faisant rouler les r, sonner les d, et d’un ton qui contraste avec l’indifférente courtoisie de ses propos habituels.
Il sert dix grammes de tabac à priser, qu’emporte une vieille femme, au visage tout vermiculé de rides noirâtres. Puis il revient à Edmond; et, confidentiel:
– Vous avez une affaire avec eux ?
Edmond hésite:
– C’est-à-dire… le moins grand des deux, vous savez, qui est brun, avec une petite moustache, il était assis par là…
– Oui.
– Vous ne le connaissez pas plus que l’autre ?
– Dame non.
– Eh bien… j’ai une sœur, qui est plus jeune que moi. Vous l’avez peut-être déjà aperçue… Le petit mec, celui dont je vous parle, depuis quelque temps il m’a l’air de tourner autour.
– Oh ! mais alors.
L’Auvergnat paraît soudain très ému. I] bouge derrière le comptoir, en crispant sa grosse main courte sur son torchon.
– Oh ! mais alors, il faut que vous ayez l’œil ! Ah ! mais je comprends ! Je comprends !
Il a fait terriblement sonner l’r de  » je comprends « . Il saisit sur une étagère une bouteille de quinquina; la débouche.
– Prenez donc. Si, si. C’est moi qui vous l’offre… Ça, ça ne vous fera pas de mal. Naturellement, on peut se tromper. Pour s’en tenir au positif, je n’en sais pas plus que vous. « 

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