Les indics des cafés par Balzac

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Méfiez-vous des mouchards, ils prennent l’apparence la plus anodine et insoupçonnable. C’est en substance ce que Balzac nous explique dans ce passage tiré de Splendeurs et misères des courtisanes…
Aujourd’hui, les RG traînent sans doute moins leurs guêtres dans les bistros de la capitale, car les dangers pour la société sont ailleurs. Il n ’empêche les banquettes de bistros continuent d’avoir des oreilles. Et il vaut toujours mieux se méfier d’évoquer des affaires. Certains bistros sont d’excellents endroits pour collecter de l’information. Le complot de Gauddissart que nous relate Balzac, n’est pas le seul fruit de l’imagination du romancier. C’est sans doute une référence à un complot démasqué par Vidocq en 1816, un piège tendu par la police dans un cabaret baptisé Le Sacrifice d’Abraham, rue de la Barillerie, où les conjurés se rassemblaient.

Honoré de Balzac : “Splendeurs et misères des courtisanes ”

«En quittant le baron, Contenson alla tranquillement de la rue Saint-Lazare à la rue Saint-Honoré jusqu’au café David. Il y regarda par les carreaux et aperçut un vieillard connu là sous le nom du père Canquoëlle.
Le café David, situé rue de la Monnaie au coin de la rue Saint-Honoré a joui pendant les trente premières années de ce siècle d’une sorte de célébrité, circonscrite d’ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là se réunissaient les vieux négociants retirés ou les gros commerçants encore en exercice les Camusot, les Lehas, les Pilleraul; les Popinor, quelques propriétaires comme le petit père Molineux. On y voyait de temps en temps le vieux père Guillaume qui y venait de la rue du Colombier. On y parlait politique entre soi, mais prudemment, car l’opinion du café David était le libéralisme. On s’y racontait les cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer les uns des autres !… Ce café, comme tous les cafés d’ailleurs, avait son personnage original dans ce père Canquoëlle, qui y venait depuis l’année 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler politique en sa présence. Quelquefois ce bonhomme, dont la simplicité fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu pour un ou deux mois; mais ses absences, toujours attribuées à ses infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l’âge de soixante ans, n’étonnaient jamais personne.
Qu’est donc devenu le père Canquoëlle ?… disait-on à la dame du comptoir.
J’ai dans l’idée, répondait-elle, qu’un beau jour nous apprendrons sa mort par les Petites Affiches….

…En 1816 , un jeune commis voyageur, nommé Gaudissart, habitué du café David, se grisa de onze heures à minuit avec un officier à demi-solde. Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquoëlle qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient, et la dame du comptoir. Dans les vingt-quatre heures Gaudissart fut arrêté la conspiration était découverte. Deux hommes périrent sur l’échafaud. Ni Gaudissart, ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquoëlle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s’observa pendant un an, et l’on s’effraya de la Police, de concert avec le père Canquoëlle qui parlait de déserter le café David, tant il avait horreur de la police. »

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