Interview de Laurent Bourdelas, auteur de l’Ivresse des rimes

0

« Boire, c’est atteindre l’immortalité… un instant.»

 

Le vin semble être le carburant des poètes français ? Y-a-t-il de la bonne poésie sans vin ?
Il y a une tradition – en France – du banquet, de la ripaille, du boire et du manger, si possible du bien boire et du bien manger (la fameuse poule-au-pot d’Henri IV !). Sans doute depuis les Gaulois, au Moyen Age et après. La fête passe souvent par la table. Il y a aussi la tradition de la taverne, de l’estaminet, du café, comme lieu de sociabilité – longtemps masculine. Les poètes sont aussi les héritiers de cette tradition, notamment ceux du 19ème siècle, dont je parle dans ce livre. Mais comme les (grands) poètes que j’évoque sont souvent radicaux dans leur écriture et dans leur comportement, le vin, l’alcool, peuvent permettre d’atteindre cette radicalité – c’est aussi cela le « poète maudit ». Ceci étant dit, je pense qu’il peut pourtant y avoir aussi de la bonne poésie sans vin – du moins sans excès.

Laurent Bourdelas

Laurent Bourdelas

Vous dites que le but du poète est de gommer les registres obituaires, donc si l’on vous suit, l’abus de vin favorise l’immortalité ?
Oui, je crois que l’abus du vin favorise cette illusion en permettant une altération « merveilleuse » de la conscience. Baudelaire en fait un breuvage salvateur, qui permet à l’homme d’égaler les dieux. Boire, c’est atteindre l’immortalité… un instant.

Quels sont selon vous les cépages les plus fertilisants pour rimer ?
Les poètes étant aussi des hommes, cela varie selon leurs moyens et leurs envies. Certains doivent se contenter d’un vin bleu de piètre qualité, d’autres, plus riches, peuvent s’offrir de grands crus. Tous les cépages peuvent être inspirants, j’en indique plusieurs dans le livre. Gautier, Nerval ou Victor Hugo ont aimé les vins du Rhin, par exemple. Villiers-de-L’Isle-Adam chantait le massique de Campanie. Francis Jammes appréciait le jurançon et l’Irouléguy de son Pays basque. Par ailleurs, Baudelaire et Rimbaud ne dédaignaient pas la bière. Alphonse Allais imagina des cocktails très poétiques.

En quoi les vers écrits sous l’influence de l’absinthe diffèrent-ils de ceux écrits sous l’influence du vin ?
Je pense que l’absinthe, consommée sans modération, permet d’atteindre plus vite cette radicalité dont je parlais tout à l’heure. Musset y cherche l’inspiration, Verlaine la consomme sans modération, mais elle finira par les détruire. La fée verte est à mon avis bien plus dangereuse pour la créativité des poètes : elle les trompe.

Bon pour redevenir sérieux, (ou tristounet), vous avez fait référence au classement de l’Unesco, n’avez-vous pas le sentiment que le vin a définitivement quitté l’univers poétique pour l’ordre marchand ? Les ivrognes de bistrots ont été chassés par les quintuples culbutes.
Bien entendu, la marchandisation est par définition l’ennemie de la poésie. Et moi, je suis « du côté » de la poésie. Si j’ai écrit ce livre, c’est aussi pour me souvenir des goguettes, des cafés, des bistroquets, d’un certain brassage social qu’ils pouvaient permettre le temps d’un tour de chant de Bruant. Au 20ème siècle, auquel je m’intéresse désormais, les bistrots ont continué un temps, et tant qu’il y en a eu, les Giraud, les Prévert, les Fargue les ont fréquentés et en ont dit la beauté – même parfois misérable. Les foires aux vins et autres Châteaux côtés en bourse ne favorisent guère la poésie ! Mais on peut quand même encore partager une bouteille entre amis dans quelques arrière-salles et jeter des vers sur un coin de table.

Laurent Bourdelas
L’Ivresse des Rimes
Ecrivains Stock
Prix : 14 €

Partager sur :

Les commentaires sont fermés.