Quand les Alsaciens mettent la pression sur l’INAO

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Les Alsaciens ne font pas les choses à moitié. Durant des siècles, ils ont fait « pisser » leurs vignes au-delà de toute limite. Depuis 35 ans, avec leurs grands crus reconnus, ils ont limité les rendements, mis en avant leurs terroirs et pratiquent de plus en plus le bio. Aujourd’hui, ils se battent pour une reconnaissance pleine et entière de leurs crus. Ainsi, le président des Grands Crus alsaciens, Jean-Michel Deiss accuse l’INAO de ne pas tenir compte des particularités alsaciennes et du lien au terroir. Même si en Alsace, l’homme ne fait pas forcément l’unanimité, on commence sur place sérieusement à s’inquiéter. Car les Alsaciens ont découvert que, parti comme ça l’était, leurs grands crus ne seraient que des dénominations complémentaires, non susceptibles d’être protégés. D’où la nécessité d’avoir une appellation. Ce que l’INAO renâcle à reconnaître…

Interview de Jean-Michel Deiss, président des Grands Crus d’Alsace

Quel est le problème des grands crus alsaciens ?
Nous sommes confrontés à un risque d’homonymie. Chacun des 51 grands crus d’Alsace est en danger puisque leur noms sont très usités dans le monde germanique. 80 lieux dits s’appellent Schlossberg. Si un dossier était déposé en AOP ailleurs, cela nous interdirait la revendication du nom de notre terroir.
Il faut un cahier des charges dédié par grand cru. Or l’INAO souhaite un cahier général pour tous car il craint d’ouvrir une boîte de Pandore et que d’autres appellations n’emboîtent le pas des Alsaciens.
Or tous les termes géographiques qui ne sont pas protégés par un cahier des charges sont libres d’utilisation pour une revendication de provenance pour les vins sans indication géographique. Aujourd’hui, les vins sans IG ont obtenu le droit d’utiliser les termes « vins de France ». Déjà une indication géographique.

On a pensé un temps que le nom des cépages alsaciens (gewurztraminer, riesling …) serait protégé. En clair qu’un vin sans IG produit en Roussillon ne pourrait porter la mention riesling ?
Tant que le décret étiquetage France n’est pas publié, nous ne sommes pas protégés. Et les choses ne risquent pas d’évoluer avec le contexte électoral. Bref, un vin sans IG a parfaitement le droit de mettre sur l’étiquette le nom d’un cépage alsacien. C’est un danger très lourd.

Il y a donc un risque pour le vin alsacien ?
Le règlement européen d’inspiration très libérale avait pour objectif de laisser les acteurs choisir dans quel « championnat » ils voulaient jouer. Dans le championnat des vins sans IG, on s’appuie sur le cépage et le millésime, la technologie et la marque tandis que dans le vin AOP, on s’appuie sur le terroir. En IGP, c’est un territoire qui recouvre un savoir-faire. Si on a un savoir-faire dans le cépage, on peut revendiquer le cépage.
Alors le vin d’Alsace est-il un vin de cépage ? Auquel cas, il faudra augmenter les rendements et faire face à la concurrence des vins sans IG. Ce sera la faillite d’un système avec l’industrialisation du vignoble. D’ores et déjà, plus de 47% du volume des vins d’Alsace est vendu sous marque distributeur.
Je demande simplement que le consommateur puisse reconnaître quand il achète une bouteille, s’il s’agit d’un vin de terroir ou d’un vin industriel. Car si les produits ne sont pas discriminés, le premier n’aura aucune chance.

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Bref, pour vous, l’INAO ne semble pas à la hauteur de la réforme ?
Le cœur du projet d’AOP c’est le terroir ! Ce qui le caractérise et le protège c’est le lien à l’origine. Il faut donc le décrire. Or l’INAO a longtemps expliqué en substance aux vignerons français que ce lien à l’origine, c’était de la « littérature », que ça n’avait aucune importance. Aujourd’hui, c’est trop tard, on a passé deux ans et demi à dire aux producteurs « ne décrivez rien ». On ne pourra le faire en trois mois.
Après que la France ait réussi à imposer le système d’AOC à l’Europe, depuis trois ans, les syndicalistes français essayent de détruire le système européen d’AOP parce qu’ils ne sont pas capables d’y entrer. C’est un scandale, l’INAO créé en 1935 pour protéger les appellations des vignerons, renonce à son rôle de protecteur.

Jean-Michel Deiss, l’apôtre de la complantation.

La notion de terroir, l’Alsacien clivant qu’est Jean-Michel Deiss, l’a poussée jusqu’au bout. C’est-à-dire jusqu’à sa fameuse complantation qui consiste à planter des cépages différents sur une même parcelle et à récolter tout en même temps. Au risque de susciter l’incrédulité chez de jeunes collègues alsaciens qui comprennent mal qu’on puisse récolter différents cépages au même moment sans tenir compte de leur maturité. « C’est la législation qui obligeait à ce que la parcelle soit pure puisque la mention du cépage était obligatoire. A 4000 pieds, tout arrive à maturité différente mais à 10 000 pieds, un certain nombre de terroirs sont capables de faire mûrir leurs raisins ensemble » justifie Jean-Michel Deiss.

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