Les vins de bordeaux

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Quelle appellation ! Ouvert sur le monde depuis des siècles grâce au port de Bordeaux et à son histoire, c’est le vignoble symbole du vin français à l’étranger.
Mais voilà, le bordeaux recouvre 54 appellations, des plus prestigieuses aux moins connues…L’amateur a parfois du mal à s’y retrouver face à cette multiplicité d’appellations rangées sous la bannière bordeaux. Sans doute moins pour les grands crus de la rive gauche de la Gironde que pour les appellations plus modestes de la rive droite. Qui peut vraiment distinguer à tous les coups un bourg d’un blaye ?

 

La réputation de leur vin a conduit les Bordelais -viticulteurs et négociants- à planter outrageusement à partir des années 80, y compris dans des zones où l’on n’avait jamais vu de vignes dans le passé. Dans la plaine de la Dordogne, par exemple, on a abandonné la culture traditionnelle du tabac pour la remplacer par celle de la vigne sur des terres d’alluvions mal drainées mais très fertiles.

La fin du vin de table…
De 100 000 ha au début des années 90, l’ensemble de la superficie AOC de la Gironde a atteint 123 000 ha en 2005. Curieux si l’on sait que dans les années 70, le vin de table occupait un tiers du vignoble bordelais. Tout un trafic de droits de plantation s’est développé dans les années 1980. Après être allé acheter des droits dans d’autres régions de France, des petits malins se sont livrés à différentes combines en acquérant notamment des droits au terme de baux de fermage fictifs. Certains producteurs et non des moindres, passaient un bail avec un petit propriétaire qui arrachait ses vignes médiocres dont le droit à plantation était ensuite transféré dans des zones d’appellations prestigieuses.

Des droits de plantation aux primes d’arrachages…

cepages_bordeauxComme il fallait s’y attendre, une crise de la surproduction est née au début des années 2000 et après avoir hurlé à l’injustice pour qu’on leur laisse planter de la vigne là où ils voulaient, certains producteurs se sont mis à pleurer pour qu’on leur accorde des primes à l’arrachage. Aujourd’hui, la distribution des droits de plantation est terminée. Celle des primes d’arrachages – jusqu’à 10 000€ par hectare – bat son plein. Près de 4000 ha arrachés entre 2005 et 2007. Sans parler de la distillation –subventionnée- qui continue. Si des efforts de qualité indéniables ont été faits ici et là, il y a peu de vraies ruptures. Pire, l’aromatisation aux copeaux de bois est encore attendue par certains comme la panacée. Ou encore, d’autres fondent beaucoup d’espoir sur la nouvelle appellation « vin de pays de l’Atlantique »(IGP Atlantique) qui permet d’assembler des vins de Gironde avec ceux des autres départements d’Aquitaine et des Charentes, avec un rendement autorisé de 95hl/ha.

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Peu de bios et pas mal de chaptalisation
Le productivisme consistant à faire pisser le merlot -qui a pris tant d’ampleur- a été poussé par le négoce. Les rares producteurs qui se mettent aux bio passent encore pour de gentils illuminés. Ainsi ne compte-t-on qu’un seul grand cru classé qui pratique officiellement l’ agriculture biologique : le château Fonroque à Saint-Emilion. Naturellement quand on les interroge, tous les viticulteurs disent qu’ils font de l’ « Agriculture raisonnée », du « vin naturel », voire de la biodynamie sans pour autant l’indiquer sur leur étiquette.
Il est vrai qu’il est plus facile de faire du bio dans les régions méditerranéennes que sur des terroirs baignés par l’humidité océanique qui sont vulnérables au botrytis. Mais il y a aussi la crainte inavouée que les pieds de merlot et de cabernet gorgés de pesticides et autres engrais durant quarante ans ne résistent au choc de la vraie nature. Un peu comme ces animaux sauvages nés en captivité et qu’il est impossible de remettre en liberté…

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Bien sûr, il y a des appellations prestigieuses, les locomotives qui tirent toute la gamme. Leur mot d’ordre : « Limiter les intrants ». Alors que sous l’effet de la parkerisation, on s’est préoccupé d’abord de la vinification au risque d’aboutir à un certain formatage. Alors c’est vrai il y a eu des progrès sur la vinification. Mais ces progrès sont-ils du aux qualités exceptionnelles d’un terroir ou aux technologies permettant de réussir à presque tout les coups une cuvée buvable.

La chaptalisation, par exemple, est un mot tabou dans la région. Pourtant elle se pratique en toute légalité bien qu’officiellement interdite depuis 1928. Il suffit pour cela que le ministre de l’Agriculture autorise par décret le sucrage des vins par adjonction de sucre de canne ou de betterave, pour en augmenter le degrés afin d’ « obtenir un meilleur équilibre du vin par augmentation de la richesse en alcool lorsque celle-ci est trop faible (…) en fonction du millésime » explique-t-on sur le site du Comité Interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB). Or le sucrage des vins est systématiquement autorisé à Bordeaux quel que soit le millésime. Ce qui veut dire, soit que l’on prend les consommateurs pour des idiots, soit que sans l’aide de sucre exogène aucun millésime n’est satisfaisant à Bordeaux, et ce malgré le réchauffement climatique….
Et puis, si l’on ne chaptalise pas, il y a l’osmose inverse, un procédé physique qui permet d’éliminer une partie de l’eau contenue dans les baies de raisin pour augmenter la proportion de sucre. ..
Certes, les bordelais n’ont pas le monopole de ces pratiques. Elles ne seraient pas scandaleuses si surtout elles se pratiquaient dans la transparence.

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Reste, qu’un grand cru reste un grand cru et que Bordeaux n’aurait pas acquis une telle réputation mondiale si son terroir n’était pas ce qu’il est. Et tout ceux qui ont prédit la chute de la maison bordeaux en ont, jusqu’à présent été pour leurs frais. Bordeaux reste dans le monde une référence incontournable. Et ce malgré les crises. Celle qui prévaut depuis 2008 a ramené le prix des grands crus à des niveaux plus raisonnables. Pourvu que ça dure. On ne peut pas, en effet, trop segmenter un marché et vendre sous la même dénomination une œuvre d’art et un vulgaire bricolage artisanal. Certes, les grands Bordeaux permettent aux petits de se vendre. Mais à force d’être déçus par des piquettes vendues sous le nom de Bordeaux le consommateur qui boit moins, s’y connaît d’avantage et garde la main rivée à son portefeuille risque peut-être de se lasser.

Jean-Moïse Braitberg
Laurent Bromberger