Robert Giraud, l’auteur du Vin des Rues

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En consacrant un livre à Robert Giraud, Olivier Bailly (lire l’interview) rend justice à un grand ignoré de la littérature, un arpenteur de zincs hors pair et spécialiste de l’argot. Au-delà, il rend également hommage aux bistros d’antan, à ces bougnats, clope au coin du bec qui savaient ouvrir leurs antres et faire couler le beaujolais et autres picrates de Bercy qui faisaient carburer pour le meilleur et le pire le petit peuple parisien, fait de cloches et de chiffonniers. Un monde disparu avec la fin des Halles.

Originaire du Limousin, Robert Giraud a voué sa vie aux bistros de Paname. Il les a tous connus et arpentés. Au lendemain de la guerre, cet ancien résistant passé dans les geôles de la milice a connu la dèche, allant jusqu’à voler des chats dans les beaux quartiers pour leurs fourrures ou décharger les cageots aux Halles. C’est à partir des années cinquante qu’il a retrouvé la voie de la chronique et du journalisme, en travaillant avec Doisneau, tout en restant un grand chineur et collectionneur.
Etre inclassable, piéton poète errant de zinc en zinc, il était comme un papillon de nuit jamais fixé toujours un ballon de rouge en main. Sa maîtrise de l’argot et sa connaissance du milieu lui ont permis de connaître mieux que quiconque le monde des bas-fonds, des clodos, voleurs, tatoués et autres anciens des Bat’ d’Af’ innombrables dans le Paris des années cinquante et dont beaucoup vivaient de et par les Halles et turbinaient au Vin des Rues. Ce fut, d’ailleurs le titre de son grand livre d’éclat en 1955 couronné par le prix de l’Académie Rabelais qui décerne aussi la coupe du Meilleur Pot.

A l’heure des lounge et des bistros à voituriers, ça fait tout drôle de relire ce Vins des Rues. Voilà une errance d’un drôle de piéton de Paris qui emprunterait à Villon, sa poésie et ses mauvaises fréquentations et à Louis-Sébastien Mercier -grand chroniqueur des rues du Paris pré-révolutionnaire- sa connaissance de tous les bouges.
Son Vin des Rues, ce n’est pas du haut-brion ni du crozes-hermitage, mais ce gros rouge aigre et râpeux que s’envoyaient les vendeurs de bouts de ficelles et les clodos accrochés aux zincs des Halles ou de la “Mouffe“. De ces mixtures mitonnées par des négociants de Bercy qui pouvaient avoir la main lourde sur le sucre…

Insoumis et inclassable, Robert Giraud connaissait tous les bistros de Paris, il a même fini par devenir chroniqueur à l’Auvergnat de Paris. Mais c’est à lui qu’on s’adressait quand on avait besoin de plonger dans les bas-fonds. Au fil des ans, il était devenu un spécialiste de l’argot.

giraud_photo«Vers la tireuse on arrivait en louvoyant, d’une grappe à l’autre. Agglomérées les cloches debout sur une jambe, un pied inerte ballant à côté, c’est une façon de se reposer d’une longue marche, épaule contre épaule, le verre vide à la main, preuve irrefutable qu’ils avaient consommé, attendaient. Un coup, un groupe oscillait, l’équipe se mettait sur les pieds largement posés pour l’équilibre. Y avait du bruit, un remous, autour. Ceux solidaires d’une autre construction humaine subissaient le contre-choc, les trop instables ainsi rendus par la fatigue ou la boisson n’avaient pas le temps de prendre la rampe et s’écroulaient à dame. Ça beuglait un peu, t’avais l’impression de ce caillou que tu jettes à l’eau pour faire des ronds. Si t’es au bord de la mare les ronds grandissent à venir te mouiller les godasses, c’était ça très exactement la dernière vaguelette s’écrasant aux murs où des sacs empilés servaient de banquettes ou de hamacs aux plus éteints de l’assemblée. Le verre vide à la main ne durait pas, les
poches les plus trouées ont des ressources inespérées.
– On en liche un ?»

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