Desproges, Encore des Nouilles

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Chroniques culinaires.

En cette saison des primeurs, il en va des vins comme des chroniques. Ceux qu’on oublie de boire et qui ne se transforment pas en vinaigre sont pareils à celles qu’on oublie au fond d’un grenier. Parfois, le miracle opère. Trente ans plus tard, on tombe sur des joyaux coruscants. Ainsi en va-t-il des chroniques culinaires de Pierre Desproges publiées dans Cuisine et Vins de France entre septembre 1984 et novembre 1985. Elles sont marquées par cette verdeur et ce talent unique de M.Cyclopède à faire vibrer toutes les cordes de la connerie humaine sans crainte de Dieu ou des bonnes mœurs.

DesprogesElisabeth de Meurville, à l’époque rédactrice en chef de la revue, avait eu le nez creux quand elle avait convaincu l’humoriste de lui trousser un papier chaque mois qu’elle lui payait « en liquide ». Près de 30 ans plus tard, elle exhume ces ex-petits primeurs illustrés avec grâce, tact et talent par les dessinateurs de Charlie Hebdo… A commencer par les pères Cabu et Wolinski.

A l’heure de la victoire des sauces en poudre de Nestlé et d’Unilever dans les fourneaux – que l’éclosion du label du fait-maison ne devrait pas contrecarrer…-, la chronique Desprogiennes consacrée à Jonathan Paxabouille, fils de gribichier-mayonnaisiste du roi, qui inventa le pain pour saucer produit un émulsion sérieusement revigorante. Mais il y a aussi le mois de l’asperge ou cette femme si ardemment désirée et répudiée illico lorsqu’elle se révèle aquaphile en coupant son Château Figeac 71 avec de l’eau.

A ce propos, le machisme dans les milieux de la restauration relevé par le facétieux semble résister même 30 ans plus tard. Ainsi en va-t-il des cartes aveugles que l’on ne donne qu’aux femmes ou du verre de vin à déguster que l’on tend à l’homme. «Pourquoi faut-il, en respect imbécile des plus usées des traditions phallocratiques, que les sommeliers de nos meilleurs restaurants s’obstinent à faire goûter d’emblée leurs crus aux tarzan-poil-aux-pattes, après avoir planté l’insultante carafe d’eau quasiment sous le nez souvent génial des pauvres Jane ? »

Et à l’heure où bien des chefs accourent pour accoler leur noms aux marques agroalimentaires à coup de fausses recettes pour quelques grains de picotins, lequel d’entre eux aurait et le talent et l’audace d’imaginer et de mitonner une Cigale Melba ou un Pot-au-feu de Marie Croquette.

Extraits

«C’est très important de bien manger. Personnellement, je me suis toujours méfié des gens qui n’aimaient pas les plaisirs de la table. Car enfin, il faut que vous le sachiez, et pas seulement dans la colle, le manque de curiosité gastronomique et de jovialité culinaire va très souvent de paire, et pas seulement de fesses, avec un caractère grincheux, pète-sec, hargneux et parpaillot. Imagine-t-on Cromwell ou Jean Cau ripailler ? »

«Tout au long de cette vie tumultueuse où j’ai donné la joie sur d’innombrables sommiers dont j’ai oublié le nom, tout au long de cette vie, j’ai compris qu’on pouvait juger de la sensualité d’une femme (ou d’un homme, bien sûr, mais c’est moins mon truc) simplement en observant son comportement à table. Prends-en de la graine, jeune dragueur qui m’écoute : celle-là qui chipote devant les plats nouveaux ou exotiques, qui met de l’eau dans le pauillac, qui grimace au-dessus des pieds de porc farcis, qui repousse les myrtilles à côté du filet de sanglier, celle-là, crois-moi, n’est pas sensuelle. C’est évident : comment voulez-vous qu’une femme qui renâcle devant une saucisse de Morteau puisse prendre ensuite quelque plaisir… avec une langue aux olives ou des noisettes de veau ?»

Encore des nouilles , Chroniques culinaires
Pierre Desproges (Auteur), Charlie Hebdo (Illustration), Elisabeth de Meurville (Préface) – Anthologie (broché).
Editeur    Les échappés
14€90

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