CULTURE BISTRO
>> Histoire des Comptoirs

Sébastien Mercier, un observateur du Paris pre-révolutionnaire et du climat de ses cafés (suite)


Tel est l'instrument universel dont on se sert à Paris pour pomper les secrets ; et c' est ce qui détermine plus volontiers les actions des ministres, que tout ce qu' on pourroit imaginer en raisonnemens et en politique.
L'espionnage a détruit les liens de la confiance et de l'amitié ; on n'agite que des questions frivoles, et le gouvernement dicte, pour ainsi dire, aux citoyens la thèse sur laquelle ils parleront le soir dans les cafés et dans les cercles.

C' est ce fauxbourg qui, le dimanche, peuple Vaugirard et ses nombreux cabarets ; car il faut que l' homme s'étourdisse sur ses maux : c' est lui surtout qui remplit le fameux sallon des gueux. Là, dansent sans souliers et tournoyant sans cesse, des hommes et des femmes qui, au bout d' une heure, soulèvent tant de poussière qu' à la fin on ne les apperçoit plus.

Une rumeur épouvantable et confuse, une odeur infecte, tout vous éloigne de ce sallon horriblement peuplé, et où dans des plaisirs faits pour elle, la populace boit un vin aussi désagréable que tout le reste.

Ce fauxbourg est entiérement désert les fêtes et les dimanches. Mais quand Vaugirard est plein, son peuple reflue au petit-gentilli, aux porcherons et à la courtille : on voit le lendemain, devant les boutiques des marchands de vin, les tonneaux vuides et par douzaines. Ce peuple boit pour huit jours.
Il est, dans ce fauxbourg, plus méchant, plus inflammable, plus querelleur, et plus disposé à la mutinerie, que dans les autres quartiers. La police craint de pousser à bout
cette populace ; on la ménage, parce qu' elle est capable de se porter aux plus grands excès.

J' aurois bien desiré, avec six cents mille autres, y voir le roi de Prusse. On dit cependant qu' il y est venu dans le plus grand incognito, après la paix de 1763. Une dame qui a demeuré huit années à Berlin, m'a assuré avoir rencontré dans mes thuileries une figure si ressemblante à celle du héros de l' Europe, qu' elle en fut frappée ; et celui qu'elle regardoit avec surprise, en fut si frappé lui-même, qu' il détourna la tête et s'éloigna.
On prétend que Frédéric a visité ce café dit l' antre de Procope, jadis champ de bataille des querelles littéraires, et où il a été tant de fois question de ses combats, de ses victoires, de ses écrits, de ses négociations, de ses grandes et rares qualités.
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Suite : la Révolution Française