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Rendez les Tabliers ! Grève générale des ouvriers limonadiers-restaurateurs. 19 avril 1907

Les crinolines et les fastes de la Belle Epoque ne doivent pas masquer l'ardeur des luttes sociales. Et Les garçons de cafés ne sont pas les derniers à défendre leurs droits. Quand les serveurs s'y mettent, ils proclament la grève générale et squattent les terrasses des grands cafés parisiens pour débaucher les collègues. En jeu, un jour de congé, le port de la moustache..., le petit tronc et les retenues pour frais. Lire l'article du "Petit Parisien", plus grand quotidien de l'époque, daté d'avril 1907.

La grève des garçons de café s'étend mais sans amener d'incident grave

“La grève des garçons de café s'est étendue hier à de nouveaux établissements. Mais, à part quelques exceptions, elle reste localisée
dans le centre de Paris.

De nombreuses tentatives de débauchage ont eu lieu. Hâtons-nous de dire qu'il n'en est résulté aucun trouble grave, aucun conflit, sérieux entre les grévistes et les forces policières chargées de maintenir l'ordre. Restaurants et cafés ont reçu leur contingent habituel de consommateurs. Ici on là, le service laissa bien quelque peu à désirer, mais le client, bon enfant, en prit son parti gaiement. A la grève, comme
la grève

La tactique des grévistes

Pour l'observateur attentif, un détail est à retenir dans cette grève de l'alimentation c'est la différence de tactique adoptée en la circonstance par les organisations ouvrières. Alors que, pour rallier à leur cause les hésitants, les ouvriers boulangers vont relancer jusqu'à leurs domiciles respectifs les non-grévistes et les maintiennent en quelque sorte prisonniers à l'heure du service, les garçons de café, eux, ont donné la préférence à une méthode spéciale, qui ne manque point d'originalité.

Veulent-ils débaucher le personnel d'un établissement réfractaire à la grève ? Ils s'installent à une table, tels de paisibles clients, chapitrent le collègue qui apporte les consommations. Parfois, il ne peut résister aux arguments invoqués et la grève compte bientôt une nouvelle recrue. Des centaines de fois, hier, ils ont renouvelé cette pratique qui a donné d'appréciables résultats.

Les boulangers ayant retenu avant eux la grande salle de la Bourse du travail, rue du Château-d'Eau, les garçons de café durent se contenter, hier matin de la salle principale de la rue Jean-Jacques Rousseau. Les grévistes sont venus assez nombreux au rendez-vous fixé. La séance n'a commencé que vers dix heures ; elle était présidée par M.Guillaume.
On donna tout d'abord lecture d'un manifeste qui, affiché hier, expose les causes du mouvement.

La grève générale des travailleurs de l'alimentation est proclamée.

"Le motif essentiel de ce mouvement général est, comme vous le savez, la suppression par le gouvernement, à la solde du patronat, du repos hebdomadaire qu'une loi venait de nous accorder.
Cette revendication, dont la partie économique ne saurait plus échapper à aucun de nous, doit désormais aboutir par l'entente de nos forces syndicales et fédérales.

C'est, d'ailleurs, avec cet état d'esprit que nous nous prononcions au congrès de Marseille en faveur de la grève générale, non seulement pour l'obtention du repos hebdomadaire, mais encore pour l'abolition des troncs, la suppression des frais, le port de la moustache. Camarades, l'heure est venue d'agir !

Retarder serait compromettre les résultats que nous sommes à même d'obtenir. Nos camarades boulangers, raffineurs, pâtissiers, garçons de cuisine, etc., nous ont ouvert la voie. A nous de les rejoindre et de marcher avec eux à notre émancipation.

A cet effet, selon les résolutions antérieurement votées par vous et en vertu du mandat que vous nous avez donné, nous proclamons la grève générale des ouvriers limonadiers-restaurateurs et assimilés de la Seine.

En dépit de toutes ses manœuvres, le patronat a échoue. Il n'a pu briser la cohésion des limonadiers. Il n'a réussi à faire de renégats que dans les maisons de la Madeleine, les restaurants Henri, place Gaillon et Paillard, rue de la Chaussée-d'Antin, et au café de Paris, avenuede l'Opéra.

Puis MM. Labbge, Martin, Protat et divers délégués sont venus rendre compte des démarches tentées auprès du personnel des différents établissements que visait plus particulièrement la grève et ils ont fait connaître les résultais obtenus.
Il a ensuite été donné communication de la liste grands cafés et restaurants où le service devait être totalement interrompu dans la soirée, à la suite des tentatives de débauchage, faites sur la demande même des garçons, qui n'ont pas osé donner au mouvement gréviste une adhésion précise, mais n'attendent qu'une occasion pour sejoindre aux camarades.

On a entendu M. Mauser, un représentant des bouillonneux et aussi un délégué des garçons de cuisine, qui « grillent d'envie de faire grève »..

L'assemblée a, approuvé sans opposition l'ordre du jour présenté, qui préconise la grève générale jusqu'à complète satisfaction et.succès absolu des revendications principales, c'est-à-dire une journée de repos par semaine, la suppression des troncs et la suppression des frais. C'est au cri de «Vive la grève générale » que s'est opérée la sortie.

Le « Papillon » des Grévistes

Les garçons de café ont adopté pour signe de ralliement un petit « papillon » rectangulaire qui se porte au chapeau et sur lequel on lit cette formule « Nous voulons la suppression des frais ». En colonne serrée, les grévistes, sortant de la Bourse du travail, se dirigent vers la rue Montmartre rue du Louvre, devant l'hôtel des Postes et, quelques instants plus tard, place Notre-Dame-des-Victoires, les agents, placés sous les ordres de M. Murail, officier de paix du premier arrondissement, interviennent. II en résulte des bousculades au cours desquelles on échange force ho-
rions. La colonne est coupée; mais, comme les manifestante ont reçu le mot d'ordre, ils poursuivent leur route et se dirigent vers les établissements où ils doivent opérer. Une cinquantaine de grévistes, ayant pu s'échapper des barrages établis par M. Murail, arrivent, vers onze heures, rue Montmartre et se livrent à une petite manifestation devant la brasserie du Coq d'Or, voisine des grands boulevards.

Rendez les tabliers crie-t-on à ceux qui. n'ont pas encore voulu abandonner le service et n'affichent pas grand enthousiasme pour la grève. Les agents arrivent à la rescousse et une bousculade se produit au moment où les chaises de le. terrasse vont entrer en danse.

Rendez les Tabliers !

Refoulés rue Saint-Marc et dans le passage des Panoramas, les manifestants se portent alors devant l'ancien café Véron, à l'angle de la rue Vivienne et du boulevard Montmartre là, tous les employés sont à leur poste. Le personnel ne veut rien entendre deux garçons de service à la terrasse sont invectivés.

Mais aussitôt une dizaine de gardiens de la paix, tant en tenue qu'en civil, qui ont suivi la colonne de manifestants, interviennent pour faire circuler ces derniers.
Une courte bagarre s'ensuit, au cours de laquelle un guéridon placé en bordure de la terrasse est renversé. Mais les agents ont raison des grèces qui vont se reformer plus loin. Les mêmes incidents se sont reproduits devant plusieurs grands établissements des boulevards, notamment le café Cardinal, qui a ouvert, hier matin, avec un personnel nouveau rapidement recruté, mais fort restreint, le café Riche, où les grévistes sont remplacés par des « extras» , les chasseurs servant à la terrasse, et la brasserie Pousset Ils n'offrirent d'ailleurs pas plus de gravité. Deux grévistes seulement ont été arrêtés devant le café Cardinal. Un d'entre eux, trouvé en possession d'une arme prohibée, a été gardé à la disposition de la justice.

Chez Brebant, aux Princes, chez Spiers, chez Paillard, chez Durand, Lame, aux Tavernes Royale et Maxim, on déclare qu'aucune défection ne s'est produite. Au restaurant Maire, le patron et les garçons, assistés de quelques maîtres d'hôtel d'une grande maison d'approvisionnement, ont mis eux-mêmes la main à la pâte.. Au café Royal, boulevard Montmartre, vers midi et demi l'établissement, à peu près vide, se remplissait subitement de petits groupes paisibles. Il n'y eut bientôt plus dans le café de tables inoccupées.

De tous côtés, retentissait le traditionnel "Garçon, un bock" Le patron lâchait brusquement son déjeuner pour aider au service. Mais soudain il eut un haut-le-corps en s'approchant d'une table tous les consommateurs étaient des grévistes et le cafetier vit bientôt ses garçons lâcher un à un le tablier et se diriger vers la caisse pour se faire régler leur compte.

Lorsque les gardiens de la paix arrivèrent, il était trop tard. Ils durent se contenter de disperser les grévistes, qui s'en allaient vers d'autres cafés où l'on travaillait encore.

C"est ainsi qu'ils ont également fait cesser le service à la Grande-Taverne, dans le faubourg Montmartre.

Ecoutons le directeur raconter cette scène curieuse : «Vers midi, alors que les habitués arrivaient pour déjeuner, les grévistes sont entrés, un a un, dans mon établissement, sans donner l'éveil, et sont allés s'installer â diverses tables comme de paisibles consommateurs. Quand ils furent en nombre, de vingt-cinq il trente, ils commencèrent à essayer de circonvenir mes employés et à les décider par la persuasion à adhérer au mouvement gréviste. La plupart de mes garçons de salle, au nombre d'une douzaine, déclarèrent vouloir continuer le travail Alors, les grévistes, changeant de ton, employèrent la menace et, entourant mes employés, leur intimèrent l'ordre d'avoir à les suivre.Mon personnel se laissa intimider et, quelque instants plus tard, chacun de mes «arçons, déposant son tablier, interrompait son service et quittait l'établissement.»

 


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