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CULTURE BISTRO
>> Cafés et belles
lettres
L'établissement de Paul Niquet
(Gérard de Nerval)
Gérard de Nerval dans le chapitre
XV de Nuits d'Octobre nous décrit la fin de soirée
parisienne de la veille à l'établissement de
Paul Niquet où le narrateur et son compagnon offrent
de petits verres de grains de verjus à l'eau de vie
aux dames habituées du cabaret. Le vers-jus désigner
un petit verre de liqueur composée de « grains
de verjus à l'eau-de-vie » . Le verjus étant
un suc acide extrait de jus de raisin cueilli avant qu'il
ne mûrisse.
"Le
souper fait, nous allâmes prendre le café et
le pousse-café à l'établissement célèbre
de Paul Niquet. - Il y a là évidemment moins
de millionnaires que chez Baratte... Les murs, très élevés
et surmontés d'un vitrage, sont entièrement
nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir
immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières,
habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc
opposé au comptoir. Le fond est occupé par
une foule assez mêlée, où les disputes
ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment
aller chercher la garde, - le vieux Niquet, si célèbre
sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait
fait établir des conduits d'eau très utiles
dans le cas d'une rixe violente.
On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants,
et, si cela ni les calme pas, on lève un certain appareil
qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et
les plus furieux demandent grâce; c'est du moins ce qui se
passait autrefois.
Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée
aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement
en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en
bourgeois. Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes
de la société. Vous avez conquis la faveur des dames.
Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.
« Tu sais bien que ça t'est défendu ! répondit le
garçon limonadier.
- Eh bien, alors, un petit verjus ! mon amour de Polyte ! Tu es
si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah ! si j'étais encore...
ce que j'ai été ! »
Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein
de grains de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt;
les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des
bouchons de carafe : ils rebondissent, et la liqueur seule est
perdue.
« Un autre verjus ! dit mon ami.
- Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière;
tu me happelles le p'tit Ba'as (Barras) qu'était si zentil,
si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angueleterre... Ah
! c'était z'un homme aux oizeaux, mon p'tit fy, aux oiseaux
!... vrai! z'un bel homme comme toi ! »
(…)
- Et un petit verre! dit mon compagnon.
- J'accepte si' vous me permettez de définir la loi divine
et la loi humaine... »
La tête commençait à me tourner au milieu de
ce public étrange; mon ami cependant, prenait plaisir à la
conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour
l'entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.
Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne
cherchais ici à daguerréotyper la vérité,
que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du
malheur et de l'abrutissement ! Les hommes riches manquent trop
du courage qui consiste à pénétrer dans de
semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il
serait peut-être facile de sauver quelques âmes...
Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces
plaies, sans prétendre à les fermer.
Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes
chinoises, indiennes ou tibétaines, n'accompliraient-ils
pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions ?
Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains
?
Le soleil commence à percer le vitrage supérieur
de la salle, la porte s'éclaire. Je m'élance de cet
enfer au moment d'une arrestation, et je respire avec bonheur le
parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux
Fers."
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