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CULTURE BISTRO
>> Cafés et belles
lettres
Alfred Musset et le boulevard de Gand
La nouvelle de Musset "Les Deux
Maîtresses" a été publiée
dans la Revue des Deux-Mondes, le 1er novembre 1837. Le
fragment intitulé Le Boulevard de Gand avait probablement été écrit
comme introduction à la nouvelle. Il a été publié en
1896. Le texte reproduit est celui de l'édition
Maurice Allem et Paul Courant (Paris: Gallimard 1960),
pp.321-373 et pp. 1104-1109.
"Vous
ne connaissez sûrement pas, Madame, les mœurs de
ce pays étrange qu'on a nommé le boulevard de
Gand. Il ne commence guère à remuer qu'à
midi. Les garçons de café servent dédaigneusement
quiconque déjeune avant cette heure. C'est alors qu'arrivent
les dandys; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière,
attendu que le perron est envahi par les barbares, c'est-à-dire
les gens de la Bourse. Le monde dandy, rasé et coiffé,
déjeune jusqu'à deux heures, à grand
bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'il fait de sa
journée est impénétrable: c'est une partie
de cartes, un assaut d'armes, mais rien n'en transpire au
dehors et je ne vous le confie qu'en secret. Le boulevard
de Gand, pendant le jour, est donc livré à la
foule qui s'y porte depuis trois heures environ jusqu'à
cinq. Tandis que les équipages poudreux règnent
glorieusement sur la chaussée, la foule ignorante ne
se promène que du beau côté parce que
le soleil y donne. Quelle pitié! Il n'en faut pas moins
remarquer en passant la taille fine de la grisette, la jolie
maman qui traîne son marmot, le classique fredon du
flâneur et le panache de la demoiselle qui sort de sa
répétition. à cinq heures, changement
complet: tout se vide et reste désert jusqu'à
six heures; alors les habitués de chaque restaurant
paraissent peu à peu et se dirigent vers leurs mondes
planétaires. Le rentier, amplement vêtu, s'achemine
vers le Café Anglais avec son billet de stalle dans
sa poche, le courtier bien brossé, le demi fashionnable
vont s'attabler chez Hardy; de quelques lourdes voitures de
remise débarquent de longues familles anglaises qui
entrent au Café de Paris sur la foi d'une mode oubliée;
les cabinets du Café Douix voient arriver deux ou trois
parties fines, visages joyeux, mais inconnus. Le Club de l'Union
s'illumine et les équipages s'y arrêtent; les
dandys sautillent çà et là avant d'entrer
au Jockey Club. à sept heures, nouveau désert;
quelques journalistes prennent le café pendant que
tout le monde dîne. à huit heures et demie, fumée
générale; cent estomacs digèrent et cent
cigares brûlent; les voitures roulent, les bottes craquent,
les cannes reluisent, les chapeaux sont de travers, les gilets
regorgent, les chevaux caracolent; c'est le beau moment. Les
femmes, que la fumée suffoque et qui abhorrent cet
affreux tabac, arrivent à point nommé, cela
va sans dire; elles se pressent, s'entassent, toussent et
bavardent; le monde dandy s'envole de nouveau; ces messieurs
sont au théâtre et ces dames pirouettent. A dix
heures, les fumeurs ne restent plus qu'en petit nombre, et
les femmes, qui commencent à respirer, s'en vont. La
compagnie, qui était plus que mêlée, devient
de plus en plus mauvaise; on entend, dans la solitude, le
crieur du journal du soir; les désœuvrés
seuls tiennent bon. A onze heures et demie les spectacles
se vident; on se casse le cou devant Tortoni pour prendre
une glace avant de s'aller coucher; il s'en avale mille dans
une soirée d'été. A minuit un dandy égaré
reparaît un instant; il est brisé de sa journée,
il se jette sur une chaise, étend son pied sur une
autre, avale un verre de limonade en bâillant, tape
sur une épaule quelconque, en manière d'adieu,
et s'éclipse. L'homme au gaz arrive, tout s'éteint.
Quelques groupes restent encore; on se sépare en fumant,
au clair de la lune; une heure après, pas une âme
ne bouge et trois ou quatre fiacres patients attendent seuls
devant le Café Anglais des soupeurs qui ne sortiront
qu'au jour.
Voilà, Madame,
le fidèle portrait du boulevard de Gand. Et, me direz-vous
peut-être, quels plaisirs extraordinaires y trouve-t-on?
Il faut savoir d'abord que c'est un paradis masculin et que,
par conséquent, il me serait difficile de vous le faire
comprendre. Je ne vous ai peint que le dehors. Ce qu'il faudrait
vous montrer maintenant, c'est le dedans, l'intérieur
des indigènes, l'âme du boulevard en un mot,
et comment m'y prendrai-je? Si je vous dis que, pour un jeune
homme, il peut y avoir une exquise jouissance à mettre
une botte qui lui fait mal au pied, vous allez rire. Si je
vous dis qu'un cheval d'allure douce et commode, passablement
beau, restera peut-être chez le marchand, tandis qu'on
se précipitera sur une méchante bête qui
va ruer à chaque coin de rue, vous ne voudrez pas me
croire. Si je vous dis qu'assister régulièrement
à toutes les premières représentations,
manger des fraises presqu'avant qu'il n'y en ait, prendre
une prise de tabac au rôti, savoir de quoi on parle
et quand on doit rire, et quelle est la dernière histoire
d'une coulisse, parier n'importe sur quoi le plus cher possible
et payer le lendemain en souriant, tutoyer son domestique
et ne pas savoir le nom de son cocher, sentir le jasmin et
l'écurie, lire le journal au spectacle aux endroits
qu'il faut et à propos jouer le distrait et l'affairé
en regardant les mouches, boire énormément ou
pas du tout, couronner les femmes d'un air ennuyé avec
une rose de Tivoli à sa boutonnière, avoir enfin
pour maîtresse une belle dame qui montre pour trois
francs à tout un parterre ce qu'il y a de plus de secret
dans tout son ménage; si je vous dis que c'est là
le bonheur suprême, vous allez vous moquer de moi. Eh
bien! vous avez tort; je vous assure que c'est la vérité.
Une botte qui fait mal va presque toujours bien; un méchant
cheval peut être plus beau qu'un autre; à une
première représentation, s'il n'y a pas d'esprit
dans la pièce, il y a du monde pour l'écouter;
rien n'est si doux qu'une primeur quelconque; une prise de
tabac fait trouver le gibier plus succulent; rire, bavarder,
parier et payer sont choses louables et permises à
tous; l'odeur de l'écurie est saine et celle du jasmin
délectable; tutoyer les gens donne de la grandeur;
l'air ennuyé ne déplaît point aux dames,
et une femme qui vaut la peine qu'on aille au parterre, quel
que soit le prix de la place, est assurément digne
de faire le bonheur d'un homme distingué. Nous ne nous
entendons pas, n'est-il pas vrai? C'est ce qui fait, Madame,
que je n'essaierai pas de vous faire goûter les charmes
du boulevard de Gand, et que je suis obligé de m'en
tenir à ce que je vous ai dit tout à l'heure:
c'est un des lieux les plus agréables qui soient au
monde. Un jeune homme, nommé Valentin, s'y promenait
beaucoup il y a deux ans. Ce préambule n'est que pour
l'introduire. "
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