CULTURE BISTRO
>> Cafés et belles lettres

Andreï Makine, le testament français


Le narrateur repense à sa grand-mère française enfermée dans la Russie d’après la Révolution. Cette Française piégée dans l’immensité russe lui raconte le Paris de son enfance, celui de la Belle Epoque, une lumière de civilisation parisienne au milieu de la Sibérie des Commissaires qui n’est pas loin de faire penser à “Balzac et la petite taillleuse chinoise“ de son homologue chinois.


« Et puis, à quelques rues des explosions, tou-jours dans ce présent qui ne passait pas, nous tombâmes sur ce petit bistro calme dont Char-lotte, dans ses souvenirs, nous lisait en souriant l'enseigne : Au Ratafia de Neuilly. «Ce ratafia, précisait-elle, le patron le servait dans des coquilles d'argent... »
Les gens de notre Atlantide pouvaient donc éprouver un attachement sentimental envers un café, aimer son enseigne, y distinguer une atmo-sphère bien à lui. Et garder pour toute leur vie le souvenir que c'est là, à l'angle d'une rue, qu'on buvait du ratafia dans des coquilles d'argent, pas dans des verres à facettes, ni dans des coupes, mais dans ces fines coquilles. C'était notre nou-velle découverte: cette science occulte qui alliait le lieu de restauration, le rituel du repas et sa tona-lité psychologique. «Leurs bistros favoris, ont-ils pour eux une âme, nous demandions-nous, ou, du moins, une physionomie personnelle?» Il y avait un seul café à Saranza. Malgré son joli nom, Flocon de neige, il n'éveillait en nous aucune émo-tion particulière, pas plus que le magasin de
meubles à côté de lui, ni la caisse d'épargne, en face. Il fermait à huit heures du soir, et c'est encore son intérieur obscur, avec l'oeil bleu d'une veilleuse, qui provoquait notre curiosité. Quant aux cinq ou six restaurants dans la ville sur la Volga où habitait notre famille, ils se ressem-blaient tous: à sept heures précises, l'huissier ouvrait les portes devant une foule impatiente, la musique de tonnerre mêlée de graillon déferlait dans la rue, et à onze heures la même foule, ramollie et vaseuse, se déversait sur le perron, près duquel un gyrophare de police apportait une note de fantaisie à ce rythme immuable...
«Les coquilles d'argent Au Ratafia de Neuilly", répétions-nous silencieusement.
Charlotte nous expliqua la composition de cette boisson insolite. Le récit, très naturellement, aborda l'univers des vins. Et c'est là que, subjugués par un flot coloré d'appellations, de saveurs, de bouquets, nous fîmes connaissance avec ces êtres extraordinaires dont le palais était apte à distin-guer toutes ces nuances.Il s'agissait toujours de ces mêmes constructeurs de barricades ! Et nous rap-pelant les étiquettes de quelques bouteilles expo-sées sur les rayons du Flocon de neige, nous nous rendions maintenant à l'évidence que c'étaient uniquement des noms français: «Champanskoé»,«Koniak», «Silvaner», «Aligoté», «Mouskat» ,«Kagor »...
Oui, c'est surtout cette contradiction qui nous laissait perplexes : ces anarchistes avaient su éla-borer un système de boissons aussi cohérent et complexe. Et de plus, tous ces innombrables vins formaient, selon Charlotte, d'infinies combinai-sons avec les fromages! Et ceux-ci, à leur tour, composaient une véritable encyclopédie fromagère de goûts, de couleurs locales - d'humeurs individuelles presque... Rabelais, qui hantait sou-vent nos soirées de steppes, n'avait donc pas
menti.
Nous découvrions que le repas, oui, la simple absorption de la nourriture, pouvait devenir une mise en scène, une liturgie, un art. Comme dans ce Café Anglais boulevard des Italiens où l'oncle de Charlotte dînait souvent avec ses amis. C'est lui qui avait raconté à sa nièce l'histoire de cette incroyable addition de dix mille francs pour un cent de ... grenouilles ! « Il faisait très froid, se sou-venait-il, toutes les rivières étaient couvertes de glace. Il a fallu appeler cinquante ouvriers pour éventrer ce glacier et trouver les grenouilles... »
Je ne savais pas ce qui nous étonnait le plus : ce plat inimaginable, contraire à toutes nos notions gastronomiques, ou bien ce régiment de moujiks (nous les voyions ainsi) en train de fendre des bancs de glace sur une Seine gelée. »