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CULTURE BISTRO
>> Cafés et belles
lettres
A l'Assommoir Gervaise
découvre l'alambic du père Colombe.
Abandonnée avec ses deux
enfants par son compagnon Auguste Lantier (tanneur),
Gervaise a rencontré Coupeau, ouvrier zingueur,
dans un cabaret nommé " L'Assommoir " (quartier
de la Goutte-d'Or). Dans cet extrait du chapitre
II, ils prennent une " prune " à l'eau-de-vie.
Tous deux ont souffert jadis de l'alcoolisme : le
père de Gervaise battait sa mère, quand
il avait trop bu. Le père de Coupeau est tombé d'un
toit, alors qu'il était ivre. Pourtant, Gervaise éprouve
une étrange fascination pour l'alambic du
père Colombe qu'elle veut voir.
«Elle
eut la curiosité d'aller regarder, au fond,
derrière la barrière de chêne,
le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait
sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur,
qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça
marchait, indiquant du doigt les différentes
pièces de l'appareil, montrant l'énorme
cornue d'où tombait un filet limpide d'alcool.
L'alambic, avec ses récipients de forme étrange,
ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas
une fumée ne s'échappait; à peine entendait-on
un souffle intérieur, un ronflement souterrain; c'était
comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur
morne, puissant et muet. Cependant, Mes Bottes, accompagné de
ses deux camarades, était venu s'accouder sur la barrière,
en attendant qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un
rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les
yeux attendris, fixés sur la machine à soûler.
Tonnerre de Dieu! elle était bien gen-tille! Il y avait,
dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais
pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudât le
bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore
chaud, l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours,
comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait plus dérangé, ça
aurait joliment remplacé les dés à coudre
de ce roussin de père Colombe! Et les camarades ricanaient,
disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout
de même. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une
gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait,
laissait couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente
et entêtée, qui à la longue devait envahir
la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs,
inonder le trou immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson,
recula; et elle tâchait de sourire, en murmurant: « C'est
bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson
me fait froid... [...]
"Oh! c'est vilain de boire!" dit-elle à demi-voix. Et elle raconta
qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de l'anisette, à Plassans.
Mais elle avait failli en mourir un jour, et ça l'avait dégoûtée;
elle ne pouvait plus voir les liqueurs.
"Tenez, ajouta-t-elle, en montrant son verre, j'ai mangé ma prune;
seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait du mal."

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de
pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci, par-là, ça
n'était pas mauvais. Quant au vitriol, à l'absinthe
et aux autres cochonneries, bonsoir ! il n'en fallait pas. Les
camarades avaient beau le blaguer, il restait à la porte,
lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à poivre.
Le papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la
tête sur le pavé de la rue Coquenard, en tombant,
un jour de ribote, de la gouttière du N° 25; et ce souvenir,
dans la famille, les rendait tous sages. Lui, lorsqu'il passait
rue Coquenard et qu'il voyait la place, il aurait plutôt
bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon gratis chez le marchand
de vin. Il conclut par cette phrase : "Dans notre métier,
il faut des jambes solides."
Extrait de l'Assommoir d'Emile
Zola.
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PRÉFACE
Lorsque L'Assommoir a paru dans un journal, il a été attaqué avec
une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de
tous les crimes. Est-il bien nécessaire d'expliquer ici,
en quelques lignes, mes intentions d'écrivain ? J'ai voulu
peindre la déchéance fatale d'une famille ouvrière,
dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie
et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens
de la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli progressif
des sentiments honnêtes, puis comme dénouement, la
honte et la mort. (...) Mon seul crime est d'avoir eu la curiosité littéraire
de ramasser et de couler dans un moule très travaillé la
langue du peuple. (...) N'importe, personne n'a entrevu que ma
volonté était de faire un travail purement philologique,
que je crois d'un vif intérêt historique et social.
Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me défendra.
C'est une oeuvre de vérité, le premier roman sur
le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il
ne faut point conclure que le peuple tout entier est mauvais, car
mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et
gâtés par le milieu de rude besogne et de misère
où ils vivent (...).
Émile ZOLA.
Paris, le Ier janvier 1877.
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